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Brice Robert est un jeune peintre qui vit et travaille dans sa région d’origine, les alentours du Puy-de-Dôme. Enfant il dessinait déjà, trouvant dans cette pratique à la fois un exutoire et la possibilité d’exprimer beaucoup. Devenu adulte, sans jamais cesser de peindre, il connaît un parcours professionnel riche et varié, travaillant tour à tour dans l’industrie, l’agriculture, l’artisanat ou encore le domaine médical. Ces travaux se sont parfois révélés durs, harassants, imposant une grande flexibilité.

 

Cette réalité, dans laquelle l’artiste est profondément ancré, a deux corollaires. D’abord elle impose de se ménager une bulle, un espace dans lequel on peut faire un pas de côté et souffler un peu. Cet espace, pour Brice, a toujours été la peinture. La pratique de cet art est pour lui une nécessité, lui permettant d’être dans le flow, de se soustraire momentanément à l’écoulement du temps. Ensuite elle influence très certainement le choix des sujets : des portraits de personnes croisées, qui pour un temps partagent sa vie, un portail de lotissement, une usine dans laquelle on s’échine… Si l’on osait l’oxymore on dirait que ces sujets sont atypiques par leur banalité !

 

Brice Robert est en effet un peintre de l’instant présent. Ses portraits et autoportraits saisissent l’immédiat d’une sensation, d’un ressenti ; les paysages offrent un instantané des lieux qu’on fréquente, dans lesquels notre histoire se déploie. Ainsi son art rejoint la philosophie bouddhiste dans l’importance que cette dernière accorde au sentiment d’immanence, à la nécessité de se laisser pleinement posséder par le présent, d’être ouvert et attentif à ce qui existe avec nous. C’est sans doute la raison pour laquelle sa peinture s’apprécie en accordant de l’importance aux détails, sans fuite dans le futur mais en accordant au moment présent toute sa place, en lui laissant l’occasion d’entrer en contact avec nous. Le spectateur aussi doit devenir contemplatif : les lumières, les couleurs, les camaïeux, la profondeur… Il faut savoir arrêter sa course pour bien comprendre ce travail. Tout comme un plat simple est le meilleur ambassadeur d’un grand vin, car il laisse la place d’en apprécier toutes les nuances, la simplicité des sujets choisis permet ici de mettre en exergue la complexité de la forme et des détails. Robert Brice souhaite nous montrer une beauté à portée d’œil, au coin de la rue, commune et accessible mais à condition de savoir la discerner.

 

Quand on regarde Mathieu par exemple, on est saisi sans peine par le réalisme de la représentation, cependant Brice Robert n’apprécierait pas d’être taxé d’hyperréalisme. Il ne veut pas se lancer dans une quête de la perfection qui fasse flirter la peinture avec les frontières de la photographie, il refuse que la patte de l’artiste soit dissoute, absente. Le coup de pinceau ne doit pas totalement disparaître. Au contraire cette toile exprime une puissante et pénétrante mélancolie, un instantané de nos vies. L’urgence de boire un café et de brûler une cigarette, à la va-vite, sur un banc, prêt à se jeter derechef dans le flot quotidien. C’est à la fois un moment de pause, de détente, mais tout le poids du réel pèse sur ces épaules et provoque leur affaissement. Le front plissé et la bouche entrouverte disent, sans émettre un son mais avec éloquence, la difficulté à vivre, tout ce qu’il y a d’harassant dans nos existences. La fixité du regard, que l’on devine ici mais qui est clairement montrée dans Soleil et Néons, n’est pas moins diserte quant aux assauts métaphysiques qui nous étreignent parfois. Nous connaissons tous Mathieu parce que nous sommes Mathieu.

 

De même nous avons tous foulé le gazon de Grey Day, nous sommes déjà passés devant le portail blanc Au Fond du Lot, peut-être l’avons-nous franchi nonchalamment mais il est fort probable que nous ne lui avons accordé aucune attention. C’est là que l’artiste intervient. Pour Brice Robert, le peindre équivaut à le mettre sur la carte du beau. Il veut montrer l’invisible de notre monde, des lieux qu’on connaît intimement parce qu’on les a vus plusieurs fois dans des circonstances différentes, une démarche qui peut faire penser à certains travaux de Sophie Calle par exemple. Sa peinture ne fait pas de cadeau, elle n’attend pas que les choses soient belles mais les prend telles quelles. Ce point peut devenir problématique concernant les portraits car Brice Robert ressent la nécessité de la délicatesse dans son approche. Jo en est un exemple flagrant : couleur et facture sont douces pour portraiturer cet homme attablé qui pense à ses problèmes.

 

Cette retenue dans le geste est centrale dans le travail de Brice Robert. Après avoir posé rapidement les couleurs à l’acrylique, l’artiste passe à l’huile. Cependant le fond est souvent visible, la couche est maigre car on peut tout dire avec peu de moyens. Une idée qui va de pair avec le choix des sujets représentés, il y a une adéquation profonde entre sa technique picturale et l’orientation générale de son art. Son œuvre se focalise davantage sur la perception du peintre que sur un concept artificiel. Ce sont la complexité dans la texture, dans la touche, l’impressionnant travail de coloriste qui construisent la peinture et font le volume. Sur ses dernières toiles, Brice Robert se montre encore plus léger dans la touche, ce qui permet un travail sur la profondeur d’une remarquable précision. L’épaisseur est vue comme superflue. D’ailleurs les Fragments font écho à cette légèreté : ces études et représentations d’idées, dont les titres offrent une direction au spectateur, empruntent aux haïkus dans la délicate superposition des images et des idées.

 

Les techniques de cadrage s’inspirent de Lucian Freud, se nourrissent de la photo et du film. On pense notamment à Jim Jarmush, qui partage avec le peintre la mise en scène d’antihéros, de personnages banals soumis aux hasards de la vie. On peut aussi établir un lien avec Edward Hopper qui peignait la vie quotidienne des classes moyennes, des personnages souvent esseulés et mélancoliques. Comme lui, Brice Robert n’est pas un peintre de la beauté et de la richesse, il montre plutôt la compassion et l’humanité.

 

L’artiste vient ainsi nous rappeler la complexité inconnue des vies se cachant derrière les visages. Brice Robert auréole chaque peinture de quelques possibles, de quelques mystères, que l’œil seul ne saurait percevoir mais que l’esprit, prenant son temps, parviendrait à deviner ou supposer. A la force du pinceau il fouille et fouille encore, creusant au plus profond de ce qui fait l’être humain. Loin de la froideur, du désespoir, il veut cerner ce qui tient les individus ensemble, ce qui en fait une seule humanité. De cette quête se dégage une beauté qu’André Breton aurait pu qualifier d’explosante-fixe, immédiate et hypnotique. Toutefois sa peinture est aussi l’expression de plusieurs luttes : lutte contre le réel et le quotidien, elle devient alors catharsis ; lutte intérieure car cette part de l’artiste est confrontée à d’autres besoins, à des aspirations se déployant sur un plan différent de l’existence ; lutte métaphysique enfin par le besoin de sens qui nous étreint tous, l’inextinguible soif de connaissance de l’être, de connaissance de la nature.

 

Comme l’artiste le constate lui-même : « c’est mon langage le plus précis », il fait corps avec sa peinture et, par elle, manifeste le désir inouï de sauver quelque chose.

 

 

Romain Desterne

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